09.10.2009
Qui songe à oublier, se souvient
Il pensait avoir touché le fond du puits de la peine dans son passé, il se trompait. La douleur profonde dans laquelle il vivait aujourd’hui dépassait les limites du supportable. Une nuit tel un somnambule il sortit de sa tanière, traversa le jardin, ouvrit le vieux portail en bois alourdi par les ans et se dirigea dans la rue déserte et noire que la lumière des lampadaires avait fuie. Il marcha au hasard, déambulant dans les ruelles étroites a l’odeur acre et humide des vieilles pierres, envahies de mauvaises herbes ayant trouvé refuge dans les interstices des murs des maisons du quartier. Lorsqu’il arriva en haut de la colline, les lumières du port au loin clignotaient comme un sapin de noël. Son pied écrasa les herbes folles et il s’assit face à la mer.
-Belle vue n’est-ce pas ?
-Surpris par cette voix nasillarde, son sang se glaça, son cœur fit un bond dans sa poitrine!
-il tourna la tête sur le coté et aperçut un vieil homme.il était si vieux qu’il semblait n’avoir plus d’âge à calculer.il était assis lui-même sur une pierre et s’appuyait sur un bâton tordu qui lui servait de canne, les mains jointes pour un meilleur appui, des mains ridées qui ne parlaient plus. Le vieillard se rapprocha, glissant sur ses fesses à la manière d’un enfant sur un tobogant.il avait un rictus de bouledogue du à l’absence de la presque totalité de ses dents.
-Qu’est-ce qui se passe mon ami, pourquoi es tu ici ?
Rien murmura t-il, je n’arrive pas à dormir.
Le vieux fronça les sourcils, douteux, il lui rappelait un ancien instituteur qui avait la même expression devant leurs mensonges et autres subterfuges pour justifier leurs retards en classe.
-Je n’aime pas celui qui ne dort pas, dit dieu.
-Le sommeil est l’ami de l’homme.
-le sommeil est l’ami de dieu.
-Le sommeil est peut-être ma plus belle création.
-Et moi-même je me suis reposé le septième jour.
Les vers sortis de la bouche de ce vieil homme malhabile étaient déclamés avec une douceur dont il ne se serait pas cru capable lui-même. Son étonnement avait la forme de la curiosité.
-Charles Péguy jeune homme.(A suivre)
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